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CPE : pensées d’un jeune précaire

Dimanche 2 avril 2006

Ce blog n’a pas d’ambition politique, même si j’ai eu l’occasion d’y aborder quelques thèmes importants comme les brevets logiciels ou le DADVSI, mais la façon dont évolue l’affaire CPE a le don de passablement énerver l’internaute (et travailleur) que je suis. Je trouve particulièrement navrant de voir qu’une majorité de la population se laisse aller à suivre des lieux communs pour la seule raison que les têtes médiatiques de la scène politique se sont concertées pour les répéter en coeur devant caméras et microphones. Qu’au fond, tout ça n’est qu’une vaste lutte d’influence sur fond de misère sociale dont tous les charognards de la politique entendent se servir pour redorer un masque de grand démocrate.

Aussi, j’ai l’intention, sur ce billet, de lâcher quelques idées qui me sont venues à l’esprit ces dernières semaines. Et je le ferai sous forme d’un empilement et non d’un texte structuré, pour deux raisons : primo je n’ai l’ambition de convaincre personne, il s’agit plus d’un billet d’humeur que d’une tribune, et secundo ça me permettra d’être plus clair, compte tenu de ma propension habituelle à faire des phrases à rallonge bourrées de parenthèses.

Je vois d’ici de ce que vont penser beaucoup des gens qui me liront : “Oh, Celeri est militant UMP à tendance admirative pour Villepin”. Et je sais aussi que j’aurai beau dire que ce n’est pas le cas, ça ne changera rien. Les gens sont comme ça : si on n’est pas avec eux, on est avec l’ennemi. Et tenter d’expliquer qu’on peut être à la fois choqué par la façon dont est introduit une mesure difficile à comprendre et profondément écoeuré par les manoeuvres de ceux qui veulent la combattre, que dans l’histoire le gouvernement a été lamentable mais que l’opposition l’est tout autant, je le sais, ça relève de la gageure. Tant pis. Mais que ceux qui me répondront comme à un zélote chiraquiste ne s’attendent pas à ce que je leur consacre ne serait-ce qu’une minute de mon temps.

Avant de commencer, je tiens à exposer ma situation : j’ai aujourd’hui 26 ans, et j’en avais encore 25 lorsque le texte a été introduit. Par ailleurs, je suis salarié depuis 2002 et n’ai connu que des contrats précaires depuis lors. Mon contrat actuel, même s’il est de trois ans (fonction publique territoriale) peut être arrêté à tout moment sans aucune justification ni indemnité. C’est la vie, et j’ai pris le parti de rester en éveil quant à ce qui pourrait arriver un jour et d’agir en conséquence. Ainsi, même si le CPE ne m’est pas plus destiné, j’estime que mon avis sur la question est au moins aussi légitime que celui des fonctionnaires grévistes, des salariés bien installés en CDI, des politiques payés à vie, des étudiants en mal de rébellion ou des lycéens qui n’ont jamais travaillé ainsi que leurs parents qui regardent tout ça d’un air amusé en se disant que mai 68, c’était le bon temps.

Bien, sur ce, allons-y.

- Que les étudiants manifestent, c’est leur droit. Qu’ils empêchent les autres de travailler en est une autre. La tactique de l’obstruction permet de peser plus fort, mais ça reste une forme de violence imposée à ceux qui prônent d’autres moyens ou qui veulent continuer à travailler. Une violence qui ne vaut pas mieux que celle d’une loi qu’on voudrait imposer de force.

- Les assemblées générales ont-elles réellement organisé de réels débats sur la question ? Les images qu’on a pu en voir un peu partout donnent plus la sensation qu’elles ont été trustées par des décisions d’action que de réflexion, et les têtes de proues du combat anti-CPE des facs/lycées n’hésitent pas à reprendre les exagérations des politiques.

- Notre pays veut-il vraiment se laisser gouverner par des lycéens, a fortiori au sujet d’une mesure qui ne les concerne pas ? La majeure partie d’entre eux vont poursuivre leurs études et d’ici leur sortie, des élections auront eu lieu et le CPE aura été évalué et, au besoin, abrogé. Qu’ils en parlent, fassent des débats, très bien, mais leurs blocages sont, outre illégaux, illégitimes.

- Il n’y a pas plus influençable qu’un lycéen, et les syndicats étudiants en profitent honteusement pour grossir les rangs et les mettre en première ligne. Des professeurs faisant partie de mes proches sont formels : bon nombre d’entre eux se prennent les manifestations comme excuse pour échapper aux cours. De plus, je suis sûr que pratiquement aucun d’eux n’a lu le texte de loi sur le CPE. Et ne parlons pas de ceux qui ont cru comprendre qu’on demandait la démission des Conseillers Principaux d’Education (authentique !).

- J’observe que les médias, depuis le début des échauffourées, ne donnent que très peu la parole à ceux qui sont précisément dans la catégorie visée par le CPE : entre 18 et 25 ans et en situation de chômage ou d’emploi précaire. Et les quelques rares que j’ai pu voir sur un plateau télé avaient un avis nettement plus nuancé que les autres. Tout semble avoir été méticuleusement organisé pour avoir un duel médiatique “jeunes exploités contre vieux exploitants” et “opposition sociale contre gouvernement sanguinaire”, ou quand la France assume pleinement son évolution au rythme des conflits sociaux.

- Comme l’a déjà montré la jurisprudence au sujet du CNE, l’absence de motif de licenciement ne signifie pas qu’on puisse être viré pour n’importe quoi. Les prud’hommes ont toujours pour mission de punir les abus. Ne pas être obligé de donner le motif de licenciement n’équivaut pas à ne pas avoir besoin de motif. Et contrairement au licenciement “classique”, l’employeur est obligé de prévenir les institutions représentatives du personnel, qui sont plutôt fouineuses et protectrices de l’employé en général.

- Les syndicats omettent volontairement de parler des protections réservées au titulaire d’un CPE. A commencer par les indemnités en cas de licenciement : droit à la formation au bout du premier mois, 8% de la totalité des salaires perçus. Celui qui sera renvoyé au bout de 23 mois aura donc l’équivalent de presque 2 mois de salaire. Savez-vous à combien vous avez droit en cas de licenciement après la même durée en CDI ? Rien du tout !

- Tous ces jeunes français qui manifestent semblent atteints d’une illusion collective puissante, celle du CDI-nirvana, le travail à vie. C’est quelque chose auquel il est dangereux de croire. Les clauses “incompatibilité d’humeur” ou “insuffisance professionnelle”, valables pour la rupture d’un CDI, sont là pour le rappeler. Et, pour information, même si on gagne aux prud’hommes après ça, on ne garde pas son poste pour autant.

- Autre illusion généralisée : ce n’est pas le gouvernement qui crée des emplois, ce sont les employeurs. Que ça plaise ou non, c’est eux qu’il faut convaincre d’ouvrir des postes. On n’aime pas entendre les patrons parler de “risque financier” à propos de création d’emplois, mais c’est pourtant la réalité, du moins dans le privé.

- Dans les médias, c’est toujours noir contre blanc : on parle des mauvais patrons (en essayant de faire croire au passage que tous les sont), mais jamais des mauvais employés. Pourtant ces derniers existent : ceux qui en font le moins possible en profitant de leurs avantages particuliers, ceux qui changent d’entreprise juste après avoir eu leurs formations, ceux qui se se syndicalisent pour être indéboulonnables, etc.

- L’argument selon lequel le CPE défavorisera les jeunes en matière d’emprunts est très exagéré. Certes, obtenir un emprunt est difficile quand on est jeune et précaire, mais dans les pays comme les Etats-Unis où tout le monde est dans cette situation, ça n’empêche pas les banques de prêter de l’argent. D’ailleurs là-bas pratiquement tout le monde vit à crédit et les banques s’en sortent très bien. Etonnant, non ?

- Concernant la difficulté de se loger si on est précaire, là aussi apparemment on aime à se tromper. En France, même un jeune en CDI a besoin d’une caution pour louer. L’origine du problème est plutôt à chercher du côté du manque de logements et la quasi-impossibilité de virer un mauvais payeur : en France, à cause des procédures, on ne peut rien faire contre un locataire, même plein aux as, qui ne verse qu’un loyer sur trois. De nombreux retraités qui ont besoin pour vivre du loyer d’un patrimoine qu’ils ont consacré leur vie à payer se retrouvent ruinés à cause de gens comme ça.

- “Même à moins de 26 ans, on veut pouvoir faire des projets d’avenir”, voilà qui prête à sourire. Certes, l’idée en elle-même est louable, mais dans la bouche de tant de jeunes, ça reste de la mauvaise foi. En France, on se marie et on a des enfants de plus en plus tard (quand on en a), et il me semble que les contrats les moins précaires devraient être réservés à ceux qui sont le moins mobiles, qui ont déjà une famille à nourrir et une maison à payer. Et qu’on ne vienne pas me dire que la précarisation en est justement la cause : étant jeune moi aussi et fréquentant des jeunes, je sais qu’à notre âge rares sont ceux qui rêvent de se “poser” tout de suite.

- L’utilisation du 49-3 est brandie comme “anti-démocratique” par une opposition qui semble oublier qu’elle-même l’a utilisé 38 fois (!) en l’espace de 5 ans (de 1988 à 1993, gouvernements de Michel Rocard, Edith Cresson et Pierre Beregovoy). De plus, suite à l’annonce du 49-3, elle n’a pas déposé de motion de censure dans les 24 heures, comme elle pouvait le faire… elle est donc bien malvenue de critiquer l’utilisation du 49-3 si elle n’utilise même pas son droit constitutionnel d’opposition.

- L’article 8, donc le CPE, a bel et bien été voté par le parlement. Le 49-3 a été utilisé ensuite, pour permettre de faire passer le reste du texte sur l’égalité des chances, alors que le débat s’enlisait dans une guerre de procédures lancée par l’opposition pour gagner du temps. Qui plus est, les sénateurs ont eux aussi voté le texte (pas de 49-3 au sénat). Et comme ils l’ont modifié, le projet de loi est revenu en commission paritaire où il a été à nouveau voté en intégralité. L’idée selon laquelle le débat a été occulté est totalement fausse, quoique largement utilisée.

- Au risque d’en étonner certains, demander au Premier Ministre de retirer une loi qui a été votée par le parlement est comme lui demander d’en appliquer une qui aurait été rejetée : constitutionnellement impensable. C’est une conséquence immédiate de la séparation des pouvoirs, pillier de base de notre constitution. Il paraît effroyable que tant de gens, et pas des moins instruits en matière de droit, ignorent (ou feignent d’ignorer) ce point essentiel.

- Certes, s’entêter à garder un texte dont personne ne veut, ce n’est pas une bonne façon de mener un débat, c’est là la grande faute de Villepin. Mais poser comme condition avant toute négociation de totalement retirer un texte (surtout quand c’est impossible juridiquement), difficile d’appeler ça une volonté de rétablir le dialogue. Une condition sine qua non est toujours de nature à tuer le débat.

- A propos de fonctionnement des institutions, il est limite aberrant que pratiquement tous les politiques de gauche et tous les syndicats reprochent à Jacques Chirac de promulguer une loi qui a été votée par le parlement et les sénateurs, puis validée sans réserve par le Conseil Constitutionnel. Ah oui, dehors il y a les gens avec des banderoles… Si De Gaulle était là pour voir tant de gens croire que de la République est censée privilégier les slogans réducteurs à des textes débattus et votés démocratiquement, il ferait une seconde rupture d’anévrisme.

- On entend beaucoup de propos qui se résument à quelque chose comme “L’UMP a la majorité absolue, c’est trop facile !”. La réponse est simple : qui a voté pour tous ces députés en 2002 ? Que ceux qui ne sont pas contents de l’oeuvre accomplie votent ailleurs en 2007, c’est comme ça que les choses fonctionnent.

- Avant, quand on me demandait ce qu’était la démagogie, j’essayais de l’expliquer par une définition. A partir de maintenant je citerai François Hollande : “si en 2007 nous [les socialistes] revenons au pouvoir, nous abrogerons le CPE.” Considérant que cela a été dit alors que les manifestations battaient déjà leur plein, l’exemple est parfait.

Pour terminer, voici mon idée la plus personnelle sur le sujet. L’opposition a beau jeu de dire que le premier ministre ferait mieux de taire ses ambitions personnelles et de penser à l’intérêt général. Personnellement, j’ai du mal à voir où se situe l’ambition personnelle dans le fait de s’obstiner à faire passer une loi qui réunit tout le monde contre elle. En politique, l’ambition personnelle implique la recherche la popularité et l’adhésion, il me semble.

Considérant qu’un parti au pouvoir, à l’approche des élections, n’a pour objectif que celui de se faire réélire, on se doit d’être interpelé par tant de zèle concernant le CPE. Nous n’en sommes plus qu’à un an avant les prochains scrutins, et pondre une mesure qui serait mal perçue à ce moment-là est équivalent à un suicide politique… sauf si on est VRAIMENT convaincu que ce qu’on fait va améliorer les choses. Et si on y réfléchit sérieusement, on se rend compte qu’on a ici deux hypothèses :
1) le gouvernement cherche à faire passer le plus vite possible une loi dont il est sûr et certain qu’elle lui apportera le sursaut de popularité nécessaire à sa réelection ;
2) le gouvernement veut tout faire pour être sûr de ne pas être réélu en faisant le maximum de dégâts dans l’opinion avant les échéances.

Alors, selon vous ? Personnellement, je penche plutôt pour la première hypothèse. Même si j’ai été globalement déçu par l’UMP pendant ces 4 années au pouvoir, je pense que pour une fois on s’approche de ce qu’on pourrait qualifier de “courage politique”. Et rien que pour ça, le CPE mérite qu’on lui accorde notre confiance. Pas éternelle, non, mais au moins jusqu’à ses premiers résultats. Et d’ici un an, nous serons fixés et saurons quoi faire.

Pour finir, un rappel sur les intentions de ce billet : il ne s’agit pas de soutenir l’UMP (qui a déjà perdu ma confiance depuis un bon moment) ou de prétendre que le CPE sera bon. Même en tant que jeune précaire, je ne sais pas s’il sera efficace. Ce que je veux dire ici est se résume en deux points :

  • le CPE a été introduit de manière calamiteuse mais étant donné que ce sera sûrement la dernière grande initiative en matière d’emploi de l’actuelle légistlature, il vaudrait mieux lui laisser une chance de montrer ses résultats, quitte à le corriger par la suite ;
  • les mouvements d’opposition au CPE, tout en prétendant vouloir le débat, sont franchement outranciers dans leurs procédés d’action et de désinformation.