Archive pour juillet 2006

DADVSI : le CC durcit encore plus

Vendredi 28 juillet 2006

Le tout dernier épisode législatif de la loi sur les droits d’auteur, le DADVSI, était attendu. Après le vote d’un texte globalement liberticide en première instance à l’assemblée, puis d’une version durcie du texte par les députés (interopérabilité non requise, copie privée non garantie, etc.), bon nombre de citoyens espéraient que le conseil constitutionnel allait imposer un certain retour vers l’équilibre entre les consommateurs et les éditeurs.

Eh bien c’est raté ! Les quelques rares points sur lesquel l’esprit optimiste pouvaient encore tenter de s’accrocher ont été balayés d’un revers de main par la décision des sages.

Maître Eolas nous informe des modifications apportées par le conseil, parmi lesquelles on remarque que :

- La réduction des peines à quelques dizaines d’euros par infraction est annulée : retour donc à la case prison (3 ans) et à la fort sympathique amende de 300 000 euros, peines applicables théoriquement pour le moindre fichier piraté. Et dire que le gouvernement lui-même disait qu’il était inconcevable de risquer la prison pour une infraction de ce genre…

- La tolérance de contournement des protections pour motif d’interopérabilité, pourtant fer de lance du ministre de la culture, passe à la trappe : aucune excuse ne sera acceptée poru utiliser un fichier autrement que de la façon dont l’exige son éditeur.

- Les exceptions au droit d’auteur ne doivent JAMAIS faire obstacle à l’ “exploitation normale de l’oeuvre” (i.e. exploitation commerciale) de l’oeuvre ou porter préjudice à ses ayant-droits. Autrement dit : la copie privée, même unique (copie de sauvegarde) n’a pas à être imposée aux éditeurs qui peuvent donc empêcher toute copie.

- Le fait d’éditer un logiciel qui pourrait servir à copier des fichiers protégés ne bénéficiera plus de la protection accordée aux logiciel de travail collaboratif. Pas de bol pour les développeurs de logiciel français, la copie de données - donc de fichiers - est la base même de l’internet. Le risque d’être considéré comme un criminel en développant un logiciel communicatif risque d’être constant.

Comme le souligne Eolas, le feuilleton DADVSI aura été l’occasion d’assister à un double effondrement : celui des libertés de l’utilisateur qui paye (souvent cher) ses produits mais également celui de notre ministre de la culture, dont toutes les innovations-phare ont été balayées coup sur coup par le sénat, puis par le conseil constitutionnel. Pas besoin d’être juriste ni informaticien pour se rendre compte que cette loi n’est rien d’autre, au final, qu’un ensemble inapplicable de règles favorisant les éditeurs.

Pourtant, et n’allez pas croire que j’aie souvent des tendances optimistes, j’ai tendance à croire que c’est ce qui pouvait arriver de mieux pour les opposants au texte. Je ne doute pas une seconde que cette version finale du texte, franchement inapplicable en l’état, va mettre tout le monde en colère. Les seuls gagnants dans l’histoire sont les éditeurs et les artistes du Top-50. Les utilisateurs voient leurs droits d’utilisation bafoués, les “petits” auteurs se rendront compte qu’ils ont été manipulés, tandis que le gouvernement aura une fois de plus salement écorné son image auprès des jeunes.

Préparez-vous donc au spectacle qui arrive. Le début des hostilités n’attendra probablement même pas la publication des décrets d’application, attendue pour les prochains jours…

[MàJ] Il est important de noter une chose essentielle : le Conseil Constitutionnel n’est pas celui qu’il faut blâmer pour ce triste épilogue, même s’il est la conséquence de ses décisions. Ces dernières n’ont en effet principalement été motivées que par la forme du texte, et non le fond. Les sages n’ont, par exemple, pas dit “il faut que les pirates de musique aillent en prison” mais “les nouvelles sanctions demandées concernaient les échanges en pair-à-pair, qui ne sont pourtant pas le seul moyen d’échange à être largement utilisé, les peines doivent donc être les mêmes”. De même, ils n’ont pas prétendu que l’interopérabilité ne doit pas être assurée mais que comme le gouvernement n’avait pas défini ce qu’il désignait par ce mot, alors on ne pouvait en faire une condition de détournement des protections.

Le Conseil Constitutionnel a en réalité censuré des articles qui étaient flous, résultant de débats pseudo-démocratiques où seuls quelques trop rares élus ont exprimé des idées réellement réfléchies et en toute indépendance des éditeurs. Et s’il vous faut une preuve de l’ampleur du lobby qui a été mis en place, en voici une. Un gouvernement qui décore un porte-parole pour avoir défendu les intérêts de son entreprise privée, lesquels ne sont absolument pas de favoriser l’interopérabilité ou d’atténuer les sanctions, voilà qui laisse pantois. De là à penser que les imprécisions du texte final étaient intentionnelles en vue d’une censure des mesures dont en réalité l’UMP ne voulait pas, et que la gauche, qui a saisi le Conseil Constitutionnel, a été manipulée, il n’y a qu’un pas.

Un trombone rouge contre une maison

Mardi 18 juillet 2006

En 1993, le premier épisode sur Game Boy de la série The Legend Of Zelda a inauguré* un concept qui, depuis, a été maintes fois réutilisé, que ce soient dans les opus suivants de cette même saga ou dans d’autres jeux : la chaîne de l’échange. En plus des objets que le héros peut collectionner à loisir au fur et à mesure, il est une zone de l’inventaire réservée à un objet très particulier : le “trading item”. Il n’est pas marqué comme tel, mais on comprend très vite le principe : tout comme une chaîne a son premier et son dernier maillon, la “trading sequence” commence par un premier objet, souvent trouvé anodinement et qu’on pourra échanger par la suite contre un autre objet. Lequel pourra être échangé de la même façon contre un nouveau, etc. Jusqu’à obtenir l’objet final, qui peut être soit un objet indispensable ou un gros bonus utile.

Poupée YoshiRubanC’est ainsi qu’en partant d’une simple poupée en forme de Yoshi, gagnée à un jeu d’adresse, Link la donnera à une mère de famille qui lui offrira en retour un ruban, qu’il échangera contre de la pâtée pour chien, laquelle lui permettra d’obtenir des bananes… de fil en aiguille, ce sont ensuite un bâton, du miel, un ananas, une jolie fleur, une lettre, un balai, un hameçon, un collier, une écaille de sirène qui passeront de main en main. Alors enfin, Link pourra acquérir un objet indispensable à la résolution de l’ultime énigme du jeu.

Sous un aspect de simple procédure à suivre aux yeux du joueur qui ne se pose pas trop de questions, le concept de chaîne de l’échange illustre pourtant une des profondes vérités du commerce : un objet peut avoir une certaine valeur propre (comprendre le prix auquel on peut l’évaluer), cette valeur est sans commune mesure avec celle qu’il pourrait représenter pour une personne ayant vraiment envie d’acquérir cet objet. Il suffit de procéder sans se presser, en cherchant plus à aider son prochain qu’à profiter d’un objet. C’est en quelque sorte une version imagée de ce que les économistes appellent la “chaîne de création de valeur”. Cet idéal théorique exprime que d’une matière première première on arrive à un produit fini qui donnera satisfaction à son acheteur mais aussi à tous les maillons de la chaîne de production : l’entrepreneur reçoit des bénéfices, les employés un salaire, et tout le monde est gagnant.

Trombonne rougeLe 12 juillet dernier, Kyle MacDonald, un jeune canadien de 26 ans, a achevé une chaîne de l’échange assez impressionnante : un petit trombonne rouge au départ, une maison flambant neuve à l’arrivée. Entre les deux, une année entière et treize autres objets, allant du stylo en forme de poisson à un rôle dans un film en passant par scooter des neiges, un après-midi avec le hard-rocker Alice Cooper ou un contrat d’enregistrement d’album avec une maison de disque.

“J’irais n’importe où dans le monde pour échanger un objet”, affirme l’audacieux. Et c’est exactement ce qu’il a fait, du moins sur le continent américain : à chaque fois, Kyle s’est rendu sur place pour procéder à l’échange et a publié une note dans un blog créé à l’occasion. Même si l’initiative a été rapidement reprise et gonflée par les médias, le résultat obtenu montre en tous les cas que le jeune homme a ainsi réussi à insuffler une concrétion patente au concept de chaîne de l’échange.

Avis aux amateurs : Kyle, devenu à cette occasion citoyen d’honneur de sa nouvelle ville, invite aujourd’hui ses fans à sa pendaison de crémaillère le 4 septembre prochain…

* Note : il est possible que ce jeu n’ait pas réellement été le premier à utiliser cette idée, mais à ma connaissance c’est le premier à en avoir une véritable quête dans la quête, menée tout au long de l’aventure.

Géoportail ou Google Maps ?

Vendredi 7 juillet 2006

Geoportail, vous en avez forcément entendu parler dans les médias. Le site est au moins aussi célèbre pour son intérêt intrinsèque que pour le semi-échec qu’a constitué son lancement. A peine sa mise en ligne répercutée sur les ondes, les quelques serveurs rendaient l’âme sous les milliers de requêtes HTTP. Il aura dès lors fallu les efforts ininterrompus de plusieurs personnes pendant presque une semaine pour remetttre le site à flot.

Google Maps, lui, a désormais une bonne année derrière lui. Son lancement en février 2005 a été moins chaotique, en grande partie grâce au savoir-faire de Google en matière de gestion des effets d’annonce, et aussi au fait que les photos ne sont venues que par la suite, courant avril. Très logiquement, Google Maps, accompagné de son petit frère Google Earth (logiciel autonome pour Windows, Mac et Linux) est très vite devenu la coqueluche du monde entier, au fur et à mesure qu’il mettait en ligne les photos de tous les recoins du monde. En constante amélioration, le site propose depuis quelque mois des photos de qualité à peine croyable sur toutes les grandes villes, ainsi qu’un système de recherche de services de proximité.

Il ne fait aucun doute que la mise en ligne gratuite des photos de l’IGN, jusqu’à présent vendues fort cher, suit le mouvement de la cartographie grand public, inauguré par Google l’an dernier. Un peu comme pour le projet de bibliothèque numérique européenne, que le gouvernement français défend fiévreusement après avoir craché abondamment sur Google Books. Comme quoi, la concurrence reste le principal moteur de l’évolution technique, quoi qu’on puisse annoncer pour sauver la face.

Mais revenons à nos moutons : qui est le meilleur de Geoportail ou Google Maps ? Mon premier réflexe, comme la plupart des personnes je pense, a été de chercher aux différents lieux où j’ai vécu personnellement. Et par deux petits exemples, on peut distinguer les avantages et les défauts des deux sites. Commençons par le petit patelin en pleine cambrousse iséroise, situé à une bonne trentaine de kilomètres de Grenoble :

Campagne

Ah, la campagne…

Comme qui dirait, il n’y a pas photo. Ailleurs que dans les villes, Google en France n’offre que des cartes peu lisibles si on ne superpose pas les routes. Passons maintenant à mon domicile actuel, en Ile-de-France :

Ville

Coucou !

Cette fois, les rôles sont inversés : autour de Paris (mais il en est de même pour la plupart des grandes villes), Google offre un niveau de détail incomparable, et avec des couleurs beaucoup moins délavées. Si vous allez voir le château de Versailles, vous y verrez même les gens dans la cour !

Outre la qualité des clichés, il faut bien avouer que niveau utilisabilité, beaucoup de progrès restent à faire de la part de l’IGN. L’interface est moins attrayante et moins réactive que celle de Google, et plusieurs bugs gênants restent présents sur Geoportail, surtout si on n’est pas sous Explorer/Mozilla. Enfin, on sent la forte influence “politiquement correct” au niveau des endroits “sensibles” qui ont été décolorés, alors même que ces zones sont visibles chez Google…

Globalement, on ne peut pas dire que Geoportail soit mauvais, loin de là, et sa couverture quasi-totale du pays plaide en sa faveur. Et puis, le site est encore très jeune, et l’initiative de faire profiter tout un chacun d’une base d’images aériennes aussi conséquente que celle de l’IGN est évidemment une initiative louable. Une nouvelle version du site, intégrant parait-il le relief, est prévue pour la fin de l’été. En espérant que d’ici là, l’institut aura appris à dimensionner un site web…