DADVSI et l’interopérabilité : un complot ?

Hé, si la loi ne nous le permet pas, y’a qu’à changer la loi.

Mercredi 22 mars 2006, 13h14

Un des rares mesures à avoir été reçue assez positivement par tout le monde dans la loi DADVSI est l’amendement de l’article 7 prévoyant un devoir d’interopérabilité entre les vendeurs de musique. Après tout, il semble normal, tout comme un lecteur CD quelconque doit être lisible sur n’importe quel lecteur, que tout morceau acquis via un magasin en ligne soit utilisable sur n’importe quel baladeur. En fait, cette mesure est même tellement logique qu’avec un brin de cinisme, on arrive à se demander ce qu’elle fait dans cette loi si favorable à l’entreprise du disque.

Car oui, il ne faut pas se voiler la face, cette loi DADVSI a été complètement supervisée par les lobbys de l’industrie du contenu multimédia : ces énormes multinationales ne cachent même pas leur fantasme d’en rester à un modèle commercial où la musique reste intimement liée à un support physique. Après tout, ça permet de rendre l’axiome fallacieux du “copier un MP3 c’est comme voler une baguette de pain” tellement plus efficace. L’intérêt des majors est simple : empêcher les consommateurs et les artistes d’être indépendants, donc les empêcher de traiter directement ensemble. Passer par la case “éditeur” doit rester indispensable. Et pour cela, rien de mieux qu’imposer des DRM, par la loi s’il le faut. Une fois ces procédés légalisés, il suffit de criminaliser les utilisateurs qui les contournent et d’ “informer” les artistes, en marginalisant au besoin qui y sont opposés.

D’où est donc venu cet amendement sur l’interopérabilité ? Il a été déposé par Richard Cazenave, député UMP pourtant très favorable aux autres articles liberticides de la loi, et alors que les députés PS qui avaient déjà auparavant averti des menaces pesant sur l’interopérabilité s’étaient presque fait rire au nez. Cela ne cache-t-il pas quelque chose ?

Les analyses sont unanimes : cet amendement pose un problème aux plate-formes de musique en ligne telles que nous les connaissons aujourd’hui, à commencer par la plus populaire dans le monde entier : l’iTunes Music Store d’Apple. Apple a, disons-le tout net, lancé la musique en ligne à elle toute seule. Grâce à des prix et des limitations raisonnables, elle a réussi un pari audacieux : faire payer de la musique à des gens qui pouvaient très bien se la procurer, illégalement mais grauitement, via P2P. En quelques années, plus d’un milliard de morceaux ont ainsi été dûment payés. Le lancement des plate-formes concurrentes n’a eu lieu que bien plus tard : Real (service Rhapsody), Sony (portail Connect), Napster (version légale), Universal (via e-compil), Microsoft, tous ont suivi le courant en se coalisant autour du format WMA de Microsoft. Par souci d’interopérabilité ? A voir, dans la mesure où ils n’avaient pas vraiment le choix s’ils espéraient lutter contre le mastodonte Apple. Apple qui ne veut pas partager, il est vrai, et qui s’obstine à laisser iTunes et iPod exclusifs l’un par rapport à l’autre.

Tout cela fait qu’aujourd’hui, Apple est montrée du doigt comme le vilain impérialiste des fichiers protégés illisibles sur autre chose qu’iTunes et l’iPod. On attendait donc de savoir comment la firme allait réagir. Ce qui est fait depuis ce matin, par le biais de son porte-parole Nathalie Kerris :

L’implémentation française de la directive européenne sur les droits d’auteurs va engendrer une forme de piratage parrainée par l’état. Et si cela arrive, la vente légale de musique va chuter au moment même où elle commence à gagner face au pirage.

Au-delà de cette grosse claque à peine voilée en direction de messieurs Donnedieu de Vabres et Vanneste, que va-t-il se passer ensuite ? Bon nombre d’analystes prévoient qu’Apple va se retirer du marché de la musique en ligne si la loi devient effective après son passage au sénat. Compte tenu du business model “iTunes + iPod”, ce serait une réaction logique. Très logique…

…Trop logique ? Et si la volonté derrière cet amendement prônant l’interopérabilité était tout simplement d’évincer Apple du marché français ? On sait depuis longtemps que les dirigeants de Vivendi-Universal n’ont pas digéré l’insolent succès d’Apple sur le marché de la musique et qu’ils sont prêts à tout pour parvenir à déloger le méchant impérialiste américain qui ose leur tenir tête en bornant les prix à sa convenance et en permettant un nombre illimité de gravures. On parle beaucoup de chauvinisme industriel ces jours-ci, et on pourrait en voir ici une autre façade : comment une multinationale américaine, qui n’est même pas producteur de musique, peut-elle contrôler plus de la moitié d’un secteur de la culture française ?

Nul doute qu’en France, Apple est un concurrent très gênant. D’abord, elle n’est pas française. Ensuite, son coeur de métier n’est pas la musique. De plus, elle arrive à entretenir une image “cool” que n’ont pas les éditeurs, lesquels passent surtout pour des rapiats pleurnichards. Enfin, ses choix technologiques rendent l’interopérabilité coûteuse. En effet, si tous les magasins devaient fournir des musiques compatibles iPod, donc au format AAC, ça ferait que tous les fichiers devraient exister en deux exemplaires. D’autre part, l’iPod demeurant très lié au Mac, les concurrents d’Apple devraient dès lors rendre leurs fichiers et leurs logiciels compatibles avec lui (et avec Linux, en passant), ce qui ne leur approterait pas grand-chose étant donné la faible part de marché d’Apple pour les ordinateurs, et que la majeure partie des utilisateurs de Mac préféreraient iTunes de toute façon. Mais si Apple devait quitter la musique en France, cette ouverture technologique imposée par loi n’aurait plus lieu d’être.

Tout ceci n’est qu’une possibilité, ils est difficile d’être affirmatif. Mais avouez tout de même que cet amendement déposé un peu à la surprise générale comparé aux autres mesures de la loi laisse songeur. Bien sûr on pourrait dire qu’Apple n’est pas le seul visé par cet amendement. Certes, mais tous les autres utilisent le format WMA de Microsoft, à commencer pat le plus gros concurrent franco-français : la Fnac, qui connait un certain succès… si on met de côté la suprématie d’Apple, que certains aimeraient sans aucun doute récupérer si ce pionnier venait à quitter le marché. Alors, après l’amendement Vivendi pour tuer le logiciel libre, l’amendement Fnac pour bouter iTunes Music Store hors de France ?

5 commentaires pour “DADVSI et l’interopérabilité : un complot ?”

  1. Tomers France dit :

    J’ai vu les débats sur la chaine parlementaire. Personnelement, j’ai surtout vu, au fil du débat, que cette mesure serait de toute façon inaplicable. Car d’un coté on autorise les DRMs, et de l’autre on veut l’interoperabilité, cela pose tout de même quelques souci.
    Je ne m’y connais pas trop en DRM, mais je me suis laisser entendre dire que l’on ne pouvait pas forcement telecharger de musique en ligne avec une machine sur Linux.
    Je pense surtout que le mot interopérabilité dans l’esprit sonne bien, et cela permettait de faire du consensuel, c’est pour cela que cela a été proposé.
    Au final allez chercher ses fichiers en P2P, en format mp3, c’est ça la vrai interoperabilité. C’est tout de même un peu ironique…

    Je dois dire que j’avais pas vu la chose sous cet angle (faire cela pour empecher Apple de perdurer). C’est tout de même un peu extreme, car même si en arriere pensé c’est pour proteger la Fnac, ça ne la protege pas de Virgin (même format donc pas de souci pour l’interopéralibilité) , mais il faut dire que les vendeurs habituel ont du tres mal prendre que quelqu’un exterieur à la branche de la musique marche sur leurs plate-bande, alors peut être se sont ils arranger pour que cela soit en défaveur d’Apple.
    Par contre, il ne faut tout de même pas oublier que pour le client c’est tout de même pas mal comme truc, même si cela sera sans doute rarement appliqué, et donc que le client aura toujours les même problemes.
    Et je pense tout de même que Apple va rester.

  2. Celeri France dit :

    Un argument important que j’ai oublié de mentionner : les DRM d’Apple sont loin d’être des monstres de limitations : on peut autoriser 5 ordinateurs à les lire en même temps, il sont copiables sur une autant d’iPod qu’on le souhaite et gravables à l’infini.
    En réalité, tout ce qui manque est l’option “transformer le fichier en MP3″… mais il reste parfaitement possible (et autorisé) de graver ses morceaux sur un CDR(W) et de les ripper à nouveau… on y perd un poil de qualité au passage, mais avec un taux de compression raisonnable (192 kbps ou plus), ce n’est pas un souci.
    Moi je n’appelle pas ça un système très aliénant… et j’espère que la loi française sera en tenir compte.

  3. Tomers France dit :

    Certe, c’est possible et pas tres compliqué en soit de pouvoir le transformer en Mp3, mais c’est sans doute un petit peu complexe pour l’utilisateur moyen. (D’ailleurs il y a pas mal de dispositif anti-copie des CD que l’on contourne en rippant les musiques, pour les remettre ensuite sur un CD-R…).

    Je suis tout de même certain que même si apple passe a un format plus interoperable, elle ne perdra pas grand chose de ses ventes, car elle beneficie d’une bonne image de marque (la premiere a avoir compris la demande des consomateurs), elle fourni une suite global pour lire ses musiques (Itunes+Ipod) en rajoutant le podcast, le genre de chose qui peut être payant par rapport à la concurence, même si apple s’ouvre. Ne manque plus que les offres de fidelité, qui me semble t-il ne sont pas tres developpé (Genre tarif degraissant quand on telecharge beaucoup, des offres du genre 60 titres pour 50 euros, etc…), mais sur ce point j’eviterais de trop m’avancer, car je ne suis pas utilisateurs de ces services de musique en ligne, donc je ne connais pas les offres.

    Mais bon, j’ai tout de même de gros doute sur d’eventuel poursuite envers apple sur leur défaut d’interoperabilité. Vu qu’ils sont pas mal permissif sur ce que l’on peut faire de leur fichiers téléchargé. Contrairement à d’autre (notament sur le nombre de license)

    Enfin, cela n’a pas grand chose a voir avec le probleme pour Apple, plutot a voir avec le texte, mais j’attends avec impatience ce qu’il va être décidé pour les films sur DVD. (Surtout si ils décident de ne pas autoriser la copie privé, qu’il n’oublie pas de retirer la taxe sur les DVD vierge pour la compensation de la perte envers les producteurs…)

  4. Tomers France dit :

    Enfin la manoeuvre est tout de même un peu lourde pour les transformer en MP3. Je suppose qu’a l’avenir il va exister (ou peut être même déjà) des programmes pour convertir les fichiers venant de chez apple, en mp3 sans utiliser un CD.

    A mon humble avis, il ne faut pas s’inquiter pour Apple.
    Je suis persuadé que même si apple s’ouvre un peu plus (au sens de l’interoperabilité), ils ne perdront pas grand chose dans l’histoire.
    Au vu de la suite globale d’offre fourni au client, sans oublier l’image de marque, car ce sont les premiers à avoir mis en place certaines attentes des clients, ils ont de serieux arguments à opposer à la concurrence. Apres, en renforçant les offres de fidelité (tarif reduit pour les gros consommateur, des offres 60 fichiers pour 50 euros…) cela pourra s’averer certainement payant. Mais sur ce dernier point, je prefere ne pas en dire plus ni m’etendre sur le sujet, car n’étant pas moi mêm econsomateur de ce genre de service je ne suis pas trop au courant si cela existe ou non. (Dernierement, j’avais cru entendre que non, mais tout va vite dans ce genre de marché)

    Je ne comprends pas, cela fait plusieurs fois que j’écris, et cela ne poste pas (notament sur le premier commentaire au dessus). Serait-ce chez moi qu’il y a un probleme, ou existe t-il un systeme de moderation, attendant votre validation avant que le message apparaisse?

  5. Celeri France dit :

    Toutes mes excuses, le plug-in de modération que j’ai installé récemment avait considéré quelques messages, dont les vôtres, comme du spam. Je vais le tenir à l’oeil désormais, quitte à en changer s’il n’arrive pas à bien s’adapter à ce qui est du spam et ce qui ne l’est pas.

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